Note de synthèse de mon mémoire "Une trace pour se dire au-delà des mots" Novembre 2011

Publié le par Béatrice Constantin-Mora Art-thérapeute analyste

Note de synthèse de mon mémoire "Une trace pour se dire au-delà des mots" Novembre 2011

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Introduction


     Avant de commencer les stages, je me suis interrogée sur le sens et la place des mots dans un processus d’art-thérapie, en tant que thérapie "non verbale", « où les mots
accompagnent, mais ne sont pas une finalité »1 à moins qu’ils ne soient poétiques, c'est-à-dire transformés et transformables comme toute autre matière.


     Mes expériences d’ateliers ont eu lieu avec des résidants accueillis dans une Maison d’Accueil Spécialisée et avec des enfants reçus en consultation en CMPP.
Ainsi, dans ces deux situations à priori très différentes, ces mots impossibles à penser, à dire, à lire ou écrire, se traduisaient en maux, qu’ils s’appellent difficultés d’apprentissage, colères, balancements…

     Lors de ma première expérience de stage en Maison d’Accueil Spécialisée, j’ai constaté que malgré un processus psychique d’accès au langage défaillant, les perceptions sensorielles n’en demeurent pas moins présentes et agissantes, révélant la subjectivité du sujet.

Je postule alors que la rencontre du sujet avec la matière réveille des sensations que son corps sait mais dont les mots ne peuvent témoigner.

En quoi le jeu créatif avec la matière peut il lui prêter main-forte pour se dire autrement qu’avec des mots ?

1 J-P KLEIN, « Que sais-je ? » 2011



I- ENTREE EN MATIERE


     Notre société contemporaine, bien que solidaire, attache une représentation particulière aux personnes handicapées. Oscillant entre intégration et exclusion, de nombreuses lois en soutenant la place des personnes handicapées, n’éduquent pas pour autant les « valides » à comprendre ce monde différent, pour rencontrer non pas des
photos sur des affiches mais des personnes vivantes, émotionnellement actives, à défaut de paroles et de jambes qui les portent.

     L’annonce d’un handicap telle qu’une encéphalopathie par exemple, renvoie aux parents la question de la dépendance de leur enfant. Les premières relations avec l’enfant (et autour de l’enfant) risquent alors d’être surtout teintées de sentiments négatifs et ambivalents. Auxquelles se rajoutent les relations dans le couple, avec la famille et la société.

     Dans cette première partie, je définirai tout d’abord les concepts du développement de la relation intersubjective dont tout sujet a besoin pour se construire psychiquement.

L’aspect sensori-moteur y jouant un rôle prépondérant, je me demanderai si la dépendance physique d’un sujet entraîne forcément une dépendance psychique.
J’illustrerai cette question par une expérience en atelier avec Michel, résidant en Maison d’Accueil Spécialisée.

     La construction des enveloppes psychiques est nécessaire pour créer un espace pour penser et faire la différence entre ses pensées et celles des autres.

Ceci met au premier plan l’importance du ressenti et la circulation des vécus émotionnels entre la mère et l’enfant et entre celui-ci et son environnement, à un stade préverbal, comme précurseurs de sa capacité ultérieure de symbolisation et d’être en relation. Tout en explorant le corps de sa mère l’enfant rencontre aussi ses fonctions psychiques, sur lesquelles il va s’appuyer, se mouler, pour construire les siennes.

Pour commencer à penser en terme de « je » et de « tu », il faut d’abord se détacher du corps de l’autre. Pour cela, toutes les tentatives de l’enfant peuvent demeurer vaines, si la mère ou son entourage ne lui en donne pas la possibilité.

Cela pose la question du désir de l’autre à l’égard de l’enfant et de quelle façon il lui fait une place dans son monde et dans le monde, pour qu’un espace se crée et rende possible et sécure cette première création de l’enfant pour s’approprier le Réel.
« Devenir sujet passe toujours par la créativité, mais le sujet ne crée que s’il en a la place.»2

     Mais n’est ce pas aussi angoissant pour l’enfant de se voir et de se ressentir ainsi coupé du corps de la mère ? D’où la nécessité que cette séparation ne soit pas brutale, et que des phénomènes transitionnels viennent médiatiser cette perte de la symbiose, pour que le bébé ne cède pas au désarroi et soit ainsi préparé aux séparations. Ce processus n’est possible que grâce à la confiance que l’enfant fonde en sa mère. Une mère qui s’est montrée « suffisamment bonne » en s’adaptant totalement aux besoins de son enfant pour qu’il ait l’illusion de son omnipotence sur la réalité extérieure, et qui le désillusionne progressivement pour qu’il accède au principe de réalité soutenu par l’expérience de sa propre créativité.

     La perte de la symbiose avec le corps de la mère vient créer un manque à être, moteur du désir, à condition que l’enfant ait aussi renoncé à la mère en tant qu’objet de désir, parce qu’elle fait exister un père symbolique à cette place. La métaphore paternelle est ce qui permet à l’enfant de passer d’objet comblant le désir de la mère au
statut de Sujet désirant.

La relation intersubjective est élastique, inconfortable, à la fois mouvante et émouvante. A défaut de mots, c’est le corps qui s’exprime, comme le montre la réaction de Michel face à une situation frustrante et la façon dont elle est comprise par l’équipe.

A partir d’une maladie nommée, comment les symptômes vont-ils s’inscrire dans l’histoire du sujet, au risque de masquer sa subjectivité, et de faire oublier qu’il est aussi un être relationnel et émotionnel ?

2 J-P ROYOL, « Quand l’inaccessible est toile », Coll. Harmonie de soi, Dorval Editions, 2009 p 40

II- L’EXPLORATION DE LA MATIERE

     Explorer la matière comme le petit enfant explore sa mère, sa toute première matière, sous la forme de la matrice qui l’enveloppait pendant la grossesse, puis sa peau imprégnée d’odeurs, de textures. Sans oublier la matière sonore de sa voix, avec toutes les nuances qui la composent.

     Le petit enfant goûte sa mère avec tous ses sens. Sa mère en acceptant cette exploration permet à l’enfant d’acquérir une toute première relation objectale avec un autre dont les émotions rencontrées à travers une relation confiante l’encouragent à partir explorer le monde en commençant par son corps.

     Cependant, dans le cas d’une encéphalopathie dès la naissance ou d’un problème qui entrave le développement sensori-moteur et intellectuel, comment le miroir sonore se met-il en place, comment le bébé perçoit-il les soins tactiles et la voix de sa mère,comment est-il tenu et comment lui parle t’on en tant que bébé différent d’un bébé qui répond corporellement et vocalement aux sollicitations de son environnement ?

     L’expérience en atelier avec Emilie illustrera comment la trace sonore précède la trace picturale dans un jeu commun avec la matière et les rythmes.

     Malgré tout l’amour du monde et y compris si tout se passe bien, l’arrivée d’un petit être dans notre filiation (celle de chaque parent et celle du couple qui devient famille), ne manquera pas de renvoyer à chacun ses propres éprouvés corporels non symbolisés en tant qu’enfant. Et s’ils sont trop douloureux, il se peut que ce ne soit plus la mère qui s’adapte aux besoins de son enfant, mais le contraire, entraînant chez l’enfant un développement psychique et physique imprégné par les préoccupations de sa mère.

Trois dialogues picturaux en atelier avec Anaïs montreront l’évolution de son positionnement dans la relation intersubjective par les traces laissées dans la matière, au
sein d’une relation transféro-contre transférentielle.


III- LA TRANSFORMATION DE LA MATIERE

     La trace picturale révèle rétrospectivement le chemin parcouru par le sujet, la direction qu’il a prise et là où il est, à la croisée des chemins qui s’offrent à lui et en
fonction desquels il va faire des « choix » pour s’orienter. Je note « choix » entre guillemets car il ne s’agit pas de choix issus d’une logique rationnelle, d’un savoir préétabli mais de signes lancés par l’inconscient qui viennent s’imprimer dans la matière,devenant des signifiants « qui représentent le sujet pour un autre signifiant » (Lacan),dans la relation avec un autre, le thérapeute.

     On ne peut laisser de trace que sur un support suffisamment malléable pour qu’il en garde le souvenir, la mémoire. Mais cette trace devient signifiante parce qu’un autre la cherche, la remarque, et aussi parce que le sujet est en attente que celle-ci soit trouvée.
La trace est l’empreinte subjective du sujet qui se donne à voir au sein de la relation transférentielle et contre transférentielle qui l’unit au thérapeute en atelier, dans un cadre de soin et de prendre soin défini.

     Le silence est souvent associé à la solitude et tout comme elle, il peut traduire plusieurs états, situations ou sensations, selon qu’il est recherché ou craint. Je souhaite illustrer l’importance du silence et ce qu’il peut générer pour un sujet à partir de l’expérience en atelier avec Patrick. Il est infirme moteur cérébral. Pourtant ses
émotions ont la même intensité que celles de sujets valides, en atelier. La différence étant qu’il ne peut pas les exprimer par la parole, ni même par le symbole pictural.

Cette expérience prend sens dans tout le processus intermédiaire qui l’initie et dans la recherche de ce que j’ai ressenti à ce moment là. Je suis prise dans l’action en train de se faire, pourtant, je ressens, avant de pouvoir mettre des mots dessus, qu’il y a quelque chose d’important qui se joue pour Patrick.

     Les aspects sensoriels qui se révèlent au contact de la matière s’enracinent dans la période préverbale qui unit le nourrisson dans un état indifférencié à sa mère.

     La transformation de la matière renvoie ensuite le sujet à la quête imaginaire de l’objet,en relation avec la réalité concrète d’un objet crée. C’est à mon avis parce que la matière ne se plie pas en tout et pour tout aux désirs du sujet, qu’elle va entraîner du manque et que dans ce manque re-trouvé à partir de l’objet crée, il peut approcher le manque de l’autre qui le constitue.

La matière devenant ainsi « l’amas-tiers » quand elle a ouvert un espace pour le manque, celui-ci pouvant venir se loger dans le fantasme et non plus s’exprimer par le symptôme, comme rempart à la jouissance.

     Etre créatif n’est pas tout d’abord un loisir ou un métier, c’est un état révélateur d’une bonne santé psychique.

La créativité déclenche des activités qui ne se donnent pas de but, qui ne recherchent pas l’efficacité, mais qui pourtant sont enrichissantes. Elle repose sur une capacité de rêverie, de se transporter dans un « entre deux », ouvert à l’imagination en lien avec la réalité.
« C’est en jouant et peut être seulement quand il joue que l’enfant ou l’adulte est libre de se montrer créatif »3

     Le jeu avec la matière quelle que soit sa place dans le déroulement de l’atelier est important pour ouvrir la personne en souffrance ou en questionnement à la nouveauté, à la surprise, afin d’entrer dans un processus de découverte, et pour sortir de la répétition de gestes ou de pensées trop codifiés et sur lesquels ont souvent retentis des jugements de valeurs.

     L’expérimentation tactile de la matière fait revenir à la conscience des contenus,des affects refoulés, non symbolisés car ils témoignent de ce qui a été mémorisé par le corps dans la période préverbale. Par conséquent, comme le dit B. Chouvier4 , "la pratique de la médiation peut être libératrice, structurante pour les uns, au Moi, capable de contenir les affects pulsionnels, et déstabilisante pour d’autres, au moi fragile et morcelé."


Conclusion
Qu’il soit en difficulté ou pas, le sujet est toujours un être relationnel qui a besoin de la relation intersubjective pour exister, à condition qu’une place et une offre de soin lui soient faites.

A partir de mon premier questionnement sur la place des mots, je me rends compte avec du recul, que cette question pourrait aussi se dire : Quelle pratique sous tendent les mots ?


3 D.W WINNICOTT, « Jeu et réalité », nrf, Connaissance de l’inconscient, Editions Gallimard, p 75
4 B CHOUVIER, « Les processus psychiques de la médiation » Coll. Inconscient et Culture, Dunod, 2010


Table des matières
Introduction p1
I- ENTREE EN MATIERE p2
II- L’EXPLORATION DE LA MATIERE p4
III- LA TRANSFORMATION DE LA MATIERE p5
Conclusion p5
Table des matières p7
Bibliographie p8


Bibliographie
Livres
CHOUVIER B, « Les processus psychiques de la médiation » Coll. Inconscient et
Culture, Dunod, 2010
KLEIN J-P, « Que sais-je ? » 2011
ROYOL J-P, « Quand l’inaccessible est toile », Coll. Harmonie de soi, Dorval Editions,
2009 p 40
WINNICOTT D-W, « Jeu et réalité », nrf, Connaissance de l’inconscient, Editions
Gallimard, p 75

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